L’hypersensibilité

L'hypersensibilité désigne une manière d'être au monde où l'on perçoit plus, plus fort et plus vite que la plupart des gens : les bruits, les lumières, les odeurs, mais aussi les émotions des autres et l'atmosphère d'une pièce. Ce n'est ni une maladie ni un diagnostic, et c'est souvent une richesse : finesse, attention aux autres, profondeur des émotions. Elle devient une souffrance lorsque la personne reçoit tout sans pouvoir s'en protéger, au point de s'épuiser, de douter d'elle-même ou de renoncer à ce qu'elle aime. Ce qui aide alors n'est pas de s'endurcir, mais de comprendre son histoire et de retrouver la capacité de trier ce qui entre.
Pascal Couderc, psychologue clinicien et psychanalyste, RPPS 10009754606. Trente-cinq ans de pratique clinique.
Une étiquette de pull qui gêne toute la journée, une remarque anodine qui reste en tête pendant des jours, une soirée entre amis dont on revient vidé alors qu’elle était agréable : beaucoup de personnes reconnaissent dans ces petites scènes quelque chose de leur vie, sans savoir le nommer. Le mot d’hypersensibilité leur apporte souvent un premier soulagement, celui de ne plus se croire bizarres. Il mérite pourtant d’être compris avec précision, parce qu’il recouvre des réalités différentes et qu’il ne dit rien, à lui seul, de ce qui fait souffrir.
Êtes-vous hypersensible ?
Quelques minutes pour mieux comprendre votre propre sensibilité, et ce qu’elle vous coûte au quotidien.
Faire le testQu’est-ce que l’hypersensibilité ?
Le mot est entré dans le langage courant depuis une trentaine d’années, en grande partie grâce à la psychologue américaine Elaine Aron, dont le livre The Highly Sensitive Person, paru en 1996, a décrit ce qu’elle appelait les personnes « hautement sensibles ». Selon ses travaux, elles représenteraient environ une personne sur cinq. L’hypersensibilité ne figure pas pour autant parmi les diagnostics des classifications internationales des troubles mentaux. C’est un trait, une manière d’être, et non une pathologie.
Dans ma pratique, je la reconnais moins à une liste de signes qu’à une phrase que j’entends souvent, sous des formes diverses : « J’ai toujours eu l’impression de tout ressentir trop fort. » Ces personnes ne viennent presque jamais consulter pour leur sensibilité elle-même. Elles viennent parce qu’elles sont épuisées, parce que leur couple souffre, parce que leur travail les use, ou parce qu’on leur a répété toute leur vie qu’elles exagéraient, et qu’elles ont fini par le croire.
Comment la reconnaître : les signes au quotidien
L’hypersensibilité se voit d’abord dans les petites choses de la vie de tous les jours. Vous vous reconnaîtrez peut-être dans certaines de ces scènes.
- Les sensations. L’étiquette d’un pull vous gêne toute la journée. Le néon du bureau vous donne mal à la tête. Vous entendez le bruit du réfrigérateur que personne d’autre ne remarque. Une odeur forte dans le métro vous suit pendant une heure.
- Les émotions des autres. Vous sentez que votre collègue est contrarié avant qu’il ait dit un mot. Vous percevez la tension entre deux convives au premier regard. La tristesse d’un ami derrière son sourire ne vous échappe pas.
- L’intensité des réactions. Un film vous bouleverse pendant plusieurs jours. Une injustice, même lointaine, vous empêche de dormir. Une critique, même légère, vous reste en tête longtemps.
- Le besoin de temps. Vous avez besoin de réfléchir longuement avant de décider, et l’on vous presse souvent. Être observé pendant que vous faites quelque chose vous fait perdre vos moyens.
- Le besoin de retrait. Après une soirée, même agréable, il vous faut du calme et de la solitude. Les grands magasins, les fêtes bruyantes et les bureaux en plateau ouvert vous vident très vite.
- Le souci des détails. Vous remarquez ce que d’autres ne voient pas : un tableau déplacé, un changement dans une voix, une faute dans un document.
Aucun de ces signes, pris isolément, ne suffit. C’est leur réunion, leur constance depuis l’enfance et la place qu’ils prennent dans votre vie qui font l’hypersensibilité.
Ce que l’hypersensibilité n’est pas
Plusieurs difficultés lui ressemblent, et il est important de ne pas les confondre, car elles n’appellent pas la même réponse.
Ce n’est pas de l’anxiété
L’angoisse et l’anxiété sont tournées vers ce qui pourrait arriver : on redoute, on anticipe, on imagine le pire. L’hypersensibilité, elle, porte sur ce qui arrive déjà, ici et maintenant : on reçoit trop fort ce qui est là. Une personne anxieuse peut s’inquiéter dans une pièce silencieuse. Une personne hypersensible, dans cette même pièce silencieuse, sera souvent apaisée. Les deux peuvent cependant aller ensemble, et l’une peut nourrir l’autre.
Ce n’est pas forcément un haut potentiel
On associe souvent l’hypersensibilité au haut potentiel intellectuel, au point de les confondre. Beaucoup de personnes à haut potentiel sont très sensibles, mais beaucoup de personnes hypersensibles n’ont pas de haut potentiel, et l’inverse est vrai aussi. L’un ne prouve pas l’autre.
Ce n’est pas toujours une sensibilité de naissance
Certaines personnes ne sont pas nées particulièrement sensibles : elles le sont devenues. Un enfant qui a grandi auprès d’un parent violent ou imprévisible apprend à tout surveiller pour se protéger, et cette vigilance peut persister à l’âge adulte, longtemps après que le danger a disparu. Elle ressemble à de l’hypersensibilité, mais elle est d’abord la trace d’une histoire.
D’autres particularités peuvent s’en rapprocher
Une gêne importante face aux bruits, aux lumières ou au contact se rencontre aussi dans l’autisme ou dans le trouble du déficit de l’attention. Si ces difficultés s’accompagnent d’autres signes, dans les relations, l’attention ou l’organisation, un bilan spécialisé permet de faire la différence.
D’où vient-elle ? Une lecture clinique
Une part de l’hypersensibilité tient sans doute au tempérament : dès les premières semaines, certains bébés sursautent davantage, pleurent dans le bruit, remarquent tout. Mais ce tempérament rencontre ensuite une histoire, et c’est cette rencontre qui décide de la manière dont l’adulte vivra sa sensibilité.
La psychanalyse offre ici une idée précieuse. En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, Freud décrit ce qu’il appelle le pare-excitation : une couche protectrice qui permet à l’être vivant de recevoir le monde extérieur sans en être débordé. En 1985, dans Le Moi-peau, Didier Anzieu montre que cette protection n’est pas donnée d’emblée. Elle se construit dans la relation aux premiers adultes, qui commencent par filtrer pour l’enfant : on parle bas autour d’un nouveau-né, on l’emmène dans une pièce calme quand il est débordé, on le rassure quand il a peur. Peu à peu, l’enfant fait sien ce geste et apprend à trier lui-même ce qui lui parvient.
En trente-cinq ans de clinique, je retrouve souvent l’une de ces trois histoires derrière une hypersensibilité douloureuse :
- Personne n’a filtré pour l’enfant, parce que les adultes étaient eux-mêmes débordés, absents ou malades. Il n’a pas pu apprendre à le faire.
- L’enfant a dû surveiller un parent imprévisible, guetter ses colères ou ses changements d’humeur. Il a appris à garder toutes les portes ouvertes, en permanence.
- Sa sensibilité a été niée : « tu es trop sensible », « tu exagères ». Il a appris à ne pas en tenir compte, donc à ne pas s’en protéger.
Dans chacun de ces cas, l’adulte qu’il est devenu reçoit tout, sans filtre, comme au premier jour. Ce n’est pas une faiblesse de caractère. C’est une manière d’être construit, qui a une histoire, et qui peut donc se reprendre.
Une richesse qui peut devenir une souffrance
Il faut le dire d’emblée : l’hypersensibilité n’est pas un défaut à corriger. Elle donne souvent une grande finesse de perception, une attention rare aux autres, une vie intérieure riche, une sensibilité artistique. Beaucoup de soignants, d’enseignants, de créateurs sont des personnes très sensibles, et c’est ce qui fait la qualité de leur travail.
Elle devient une souffrance lorsque la personne ne parvient plus à se protéger de ce qu’elle reçoit. Cela se manifeste de plusieurs façons.
Une fatigue que le repos ne répare pas. On dort, on se repose, et l’on reste épuisé, parce que cette fatigue ne vient pas de ce que l’on a fait, mais de ce que l’on a reçu. J’ai consacré un article à la fatigue de l’hypersensible.
Un travail qui use. Le bureau en plateau ouvert, les réunions tendues, les sollicitations permanentes épuisent plus vite une personne très sensible, et peuvent la conduire jusqu’à l’épuisement professionnel.
Un couple qui se tend. Le partenaire ne comprend pas pourquoi une soirée entre amis vous laisse vidé, pourquoi une remarque vous blesse autant, pourquoi vous avez besoin de silence. Chacun finit par se sentir incompris, comme je le décris dans la page sur les problèmes de couple.
Une vulnérabilité à la manipulation. Parce qu’elles perçoivent les besoins des autres et cherchent à y répondre, les personnes hypersensibles attirent parfois des personnalités qui savent exploiter cette disposition, à commencer par le pervers narcissique. J’ai décrit ce mécanisme dans un article consacré à l’hypersensible face au pervers narcissique.
Un repli qui finit par appauvrir la vie. À force de renoncer aux dîners, aux voyages, aux projets qui coûtent trop, on s’isole. Ce renoncement répété peut ouvrir, avec le temps, sur une dépression.
Une histoire clinique
Monsieur T., trente-quatre ans, ingénieur, est venu me consulter à la demande de sa compagne, qui le trouvait « trop susceptible ». Il rentrait chaque soir du bureau épuisé, irritable, incapable de supporter la télévision ou les conversations. Le week-end, il refusait de plus en plus souvent les invitations. Il était lui-même persuadé d’avoir « un problème de caractère ».
Ce qu’il a d’abord pu dire, c’est son bureau en plateau ouvert : quarante personnes, des appels téléphoniques permanents, un responsable dont il guettait l’humeur toute la journée. Puis, au fil des séances, est venue une enfance dans un appartement trop petit, auprès d’un père dont les colères éclataient sans prévenir. Il avait appris très tôt à se faire oublier et à tout entendre, depuis sa chambre, pour savoir à quoi s’attendre.
Il n’est pas devenu moins sensible. Mais il a cessé de se croire défaillant. Il a demandé à travailler deux jours par semaine depuis chez lui, puis a pu expliquer à sa compagne ce qu’il vivait, sans honte. Elle a compris qu’il ne la fuyait pas en refusant une soirée : il avait besoin de calme pour pouvoir, le lendemain, être de nouveau avec elle.
Ce qui aide vraiment
Il est tentant de croire qu’il faut s’endurcir, se forcer à fréquenter le bruit et la foule pour s’y habituer. En général, cela produit l’inverse : on s’use plus vite. À l’opposé, éviter tout ce qui coûte soulage un temps, puis rétrécit la vie. Les bonnes habitudes, le sommeil, le sport, une alimentation équilibrée, sont utiles, mais elles ne touchent pas au fond du problème.
Ce qui aide en profondeur, c’est de retrouver ce qui a manqué : la capacité de trier ce qui entre, et le droit de se protéger. Ce travail se fait dans un cadre thérapeutique régulier, le même jour, à la même heure, dans un lieu où rien d’imprévu ne survient. Pour quelqu’un qui a grandi sans adulte pour filtrer, cette régularité joue d’abord ce rôle protecteur. Puis, séance après séance, ce qui était seulement subi peut être dit. Une impression vague devient une phrase, une gêne que l’on ne s’autorisait pas devient légitime, et l’on comprend d’où vient ce que l’on ressent.
Dans la vie quotidienne, ce travail se traduit par des gestes simples, qui deviennent enfin possibles : prévoir un moment de calme après une réunion difficile, quitter une fête avant la fin sans s’en excuser, choisir une table à l’écart au restaurant, dire « j’ai besoin de silence » sans avoir à le justifier. On ne devient pas moins sensible. On cesse d’être à la merci de tout ce qui se passe autour de soi.
Consulter pour une hypersensibilité
Si votre sensibilité vous fait souffrir, si elle vous épuise, abîme vos relations ou vous fait renoncer à ce qui compte pour vous, il est utile d’en parler à un psychologue. Pascal Couderc et son équipe de psychologues reçoivent en visioconsultation, en français, partout dans le monde. Vous pouvez prendre contact par le formulaire de contact.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’une personne hypersensible ?
C’est une personne qui perçoit plus intensément que la moyenne ce qui l’entoure : les sensations physiques comme les bruits, les lumières ou les odeurs, mais aussi les émotions des autres et l’atmosphère des lieux. Elle réagit fortement, réfléchit longuement avant d’agir et a souvent besoin de moments de calme et de solitude pour retrouver son équilibre. L’hypersensibilité n’est pas une maladie mais un trait, présent depuis l’enfance. Elle s’accompagne fréquemment de qualités réelles, comme la finesse de perception ou l’attention aux autres, et ne devient un problème que lorsqu’elle entraîne une souffrance durable.
Comment savoir si je suis hypersensible ?
Le meilleur repère est la constance : les signes sont présents depuis longtemps, souvent depuis l’enfance, et dans des domaines variés. Vous êtes gêné par les bruits ou les lumières que les autres ne remarquent pas, vous percevez immédiatement l’humeur de votre entourage, vous êtes bouleversé par des choses qui laissent les autres indifférents, et vous avez besoin de solitude après avoir vu du monde. Un test d’hypersensibilité peut vous aider à y voir plus clair. Si ces traits vous font souffrir, il est utile de les distinguer d’autres difficultés qui leur ressemblent, comme l’anxiété ou une vigilance héritée de l’enfance.
Quelle différence entre hypersensibilité et anxiété ?
L’anxiété est tournée vers l’avenir : on redoute ce qui pourrait arriver, on imagine le pire, même quand rien ne menace. L’hypersensibilité porte sur le présent : on reçoit trop fort ce qui est déjà là, les bruits, les tensions, les émotions des autres. Une personne anxieuse peut s’inquiéter dans le calme ; une personne hypersensible est au contraire souvent apaisée par le calme. Les deux se rencontrent pourtant souvent chez la même personne, car le fait de tout recevoir sans protection peut finir par rendre inquiet. Distinguer les deux aide à comprendre ce qui fait souffrir.
L’hypersensibilité est-elle une maladie ?
Non. L’hypersensibilité ne figure pas parmi les diagnostics des classifications internationales des troubles mentaux. C’est un trait, une manière d’être, qui concerne selon les estimations courantes environ une personne sur cinq. Elle n’a donc pas à être « soignée » au sens où l’on soigne une maladie. En revanche, elle peut s’accompagner de souffrances bien réelles : épuisement, anxiété, difficultés dans le couple ou au travail, parfois dépression. Ce sont ces souffrances qui justifient un accompagnement, dont le but n’est pas de rendre moins sensible, mais d’aider à vivre avec sa sensibilité sans s’y perdre.
Hypersensibilité et haut potentiel, est-ce la même chose ?
Non, même si les deux sont souvent associés. Le haut potentiel intellectuel désigne des capacités intellectuelles nettement supérieures à la moyenne, mesurées par un bilan psychologique. L’hypersensibilité désigne une intensité particulière de la perception et des émotions. Beaucoup de personnes à haut potentiel sont très sensibles, mais beaucoup de personnes hypersensibles n’ont pas de haut potentiel. Confondre les deux peut conduire à de fausses certitudes sur soi. Si la question se pose, un bilan réalisé par un psychologue permet d’y répondre avec précision.
Pour aller plus loin
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